Mes premiers pas en solitaire dans un marché

Marche de MombassaRue d'un marche en Afrique

Sharing is caring!

Tout petit, je faisais les courses avec mes sœurs. Je vous fait part dans ce billet de mes premiers pas tout seul dans un marché de Yaoundé.

D’Essos à Elig-Edzoa…

Dans ma tendre enfance, j’étais toujours excité lorsque je suivais mes sœurs ou ma maman au marché. Résidant au quartier Nfandena, nous allions soit au marché Essos, soit au marché Elig-Edzoa. Deux quartiers célèbres de notre sublime capitale Yaoundé. J’adorais voir mes sœurs discourir avec les commerçants. Au sujet des prix et de la qualité de leurs produits. « La mère, ta tomate-ci est chère. Baisse encore le prix » ! « Regarde toi-même la qualité de tes oignons. Et tu vends ça si cher ? Vraiment » ! Renchérissaient celles-ci devant des commerçants révoltés. Par contre, ma maman n’appréciait pas parlementer ainsi avec les vendeurs. Elle payait au prix « taxé », sans discussion aucune. Mes sœurs disaient qu’elle est dépensière. Quoiqu’il en soit, je me plaisais dans le rôle de « Tchinda ». C’est-à-dire celui qui porte le sac. J’étais chouchoutée par les vendeurs ; les dames notamment.

En réalité, mes sœurs m’utilisaient comme un appât pour flatter les commerçants. « Bon, comme tu es avec l’enfant, je te laisse à ce prix-là. Je ne veux pas que vous marchiez beaucoup » ! « Tu as un frère mignon hein ! Pour lui, je te donne le cadeau » ! Entendais-je quelques fois en forçant un rire jaune. Une jeune commerçante a même déclaré : « Ton frère-là, c’est mon futur mari hein. Garde-le bien pour moi » ! Ma sœur éclata de rire. Moi pas ; même si la demoiselle en question était quand même jolie.

Surprise

Un beau matin, mes sœurs ont décidé que c’était à moi de faire les courses. Car elles estimaient que je pouvais m’en sortir tout seul. Dans un milieu que je considérais à l’époque comme une jungle. Evidemment, j’ai refusé. Mais elles ont insisté et insisté. Sans oublier de me rappeler que j’étais leur benjamin. Et de ce fait, je leur devais obéissance. J’ai donc pris le sac et 3500 F pour les achats. Et j’ai pris le chemin du marché Essos qui venait juste d’être installé sur un nouveau site. Deux voies conduisaient au marché. Il fallait emprunter soit le bitume, soit la route poussiéreuse plus courte. C’est cette dernière que j’ai prise. Elle conduisait également chez un marchand d’épices. Celui chez qui mes sœurs se ravitaillaient d’habitude.

De part et d’autre de la piste, il y avait des vendeurs à la sauvette. Ils proposaient de la friperie, des produits vivriers et du matériel électronique. Il y avait aussi plusieurs comptoirs faits de cartons superposés. C’étaient des jeunes qui jouaient aux cartes ; le « jambo ».  Il fallait mettre de l’argent en jeu pour y participer. Ils ne m’intéressaient guère. J’ai plutôt été attiré par un autre groupe de personnes. C’était un autre jeu de hasard. Il y avait trois boîtes disposées chacune. Le maître de jeu les a ouvertes. Deux avaient une couleur verte. Et la dernière, celle du milieu était rouge. Il les a refermées ensuite. L’intrigue était simple. Il faisait tourner, tourner, tourner encore les boîtes et après, il fallait trouver la boîte rouge. Jeu facile en apparence.

Mirage

Le maître de jeu invita d’autres personnes à participer. Je me suis rapproché. Il fallait juste débourser une somme à partir de 500 F. Au cas où vous trouvez la boîte rouge, vous repartez avec le double. Deux ou trois personnes ont gagné sous mes yeux. Dont l’un 5000 F. N’ayant pas encore fait mes achats, j’imaginais déjà 7000 F dans ma poche. A 12 ans, je connaissais déjà l’argent hein, « le Nkap ». Je me voyais en train de me mouvoir dans une salle de jeux avec une glace énorme tout près. J’ai donc décidé de tenter ma chance et de mettre sur la table l’argent du marché. J’ai commencé par mettre 1500 F sur le carton. Le maître de jeu présenta les boîtes. La rouge était au milieu. Je la fixais avec une attention particulière. Il les referma et débuta son cirque.

Un quart de secondes plus tard, il m’intima de faire mon choix. J’avais suivi délicatement ses mouvements. J’ai pointé la boîte à gauche. Erreur ! Je venais de perdre une partie de l’argent du repas. J’étais ébahi, grelottant presque. Le monsieur en face ouvrit la boîte du milieu, la vraie. Il a dit : « Ohhhh ! Le petit a perdu, ce n’est pas grave. Tu peux encore tenter ta chance. Sois juste plus concentré » ! Envoûté par son verbe diabolique, j’ai « tenté » à nouveau ma « chance ». Cette fois, un billet de 1000 F est parti à l’eau. C’était comme un doux rêve. Je venais de gaspiller tour l’argent et je ne comprenais rien du tout. Pourtant, j’avais l’œil sur la bonne boîte. « Ahhh ! Courage le petit, tu y étais presque » ! Débita un jeune à proximité. Il attendait son tour.

Je ressentais comme un vide. C’est comme si l’on venait de me voler mon honneur. Je m’étais éloigné de quelques pas, très frustré. J’ai décidé que les choses n’allaient pas se terminer ainsi. Je suis retourné au comptoir, où j’ai mis en jeu les derniers 1000 F que j’avais. La dernière balle du shérif. Convaincu que cette fois, j’emporterai la mise.  Ce qui ne fut pas bien évidemment le cas. Très abattu et affaibli, j’ai tout de même contenu mes larmes. Je préfère vous faire l’économie de la suite des événements.

Supercherie

C’est plus tard que je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’un gang de bandits. En effet, leur jeu était une mise en scène pour entourlouper les esprits naïfs comme moi à l’époque. En réalité, les trois boîtes étaient chacune fendues méticuleusement. Elles contenaient toutes les deux couleurs vert et rouge. Ainsi, avec cette manigance, vous ne trouverez jamais la boîte rouge. Sauf si le brigand qui les tenait le voulait. Comme il l’a fait dans certains cas, avec ses complices bandits. J’avais retenu la leçon. Mais un peu tard.

Mes premiers pas en solitaire au marché Essos furent mémorables. Depuis, je suis sage et je fais les courses seul. Les jeux de hasard ont peu à peu disparu de nos espaces marchands. Quelques fois assez brutalement. Je me souviens deux ou trois ans après cet épisode, un autre adolescent avait été complètement dépouillé par un autre groupe de brigands. Déguisés en maître de jeu et en spectateurs. Il avait mis en jeu jusqu’à ses baskets neuves. Il est rentré pleurnicher chez ses frères. Ces derniers ont rappliqué et ont occasionné une bagarre épique qui nécessita l’intervention de la police et l’arrestation d’une vingtaine de personnes.

Sharing is caring!

Ajouter un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *